Si vous suivez le panache de fumée du train de Bristol, vous voyez défiler les demeures de Notting Hill. Ce même train, peu après l’heure du thé, vous arrête à la gare de Paddington où les voyageurs, entourés de bagagistes trop jeunes pour porter les malles sans effort, descendent au Great Western Hotel. Ceux qui vont faire des affaires à la City prennent un cab mécanique, s’engouffrant dans Bayswater Road.
Ils y admirent le parc de Kensington et son incroyable serre brille de mille feux en cette agréable fin de journée. La verrière, de plus de quarante mètres de hauteur pour un diamètre dix fois plus important, fait oublier le prestigieux Crystal Palace, non grâce à ses dimensions mais pour ce qu'elle abrite, une race étrange venue d'ailleurs. Cette mystérieuse Ambassade est étroitement surveillée par l'armée et interdite aux badauds.
Alors que les voitures descendent Park lane, elles longent le quartier chic de Mayfair, dont les maisons aux colonnades blanches montrent que la belle société profite de la prospérité impériale.
Resplendissants sous les rayons du soleil couchant, les Zeppelins de Scotland Yard croisent dans le ciel les impressionnants transatlantiques en provenance de New-York et veillent à la tranquillité des classes supérieures. Les cabs traversent Green Park et quelques passagers remarquent une fée espiègle se cacher dans les feuillages. Cette créature ne peut faire oublier la splendeur de Buckingham Palace, où le Régent attend que Sa Majesté rentre de son séjour en Féerie, tandis que le régiment de gardes automatons effectue sa relève avec raideur et précision. Ce choix de soldats sans âme se justifie quand on aperçoit ce qu’est devenu le Trafalgar square, non loin de là.
Les Cabs ralentissent. L’agitation de la ville semble éviter ce secteur, comme si les visiteurs se trouvaient dans l’œil du cyclone. Une tour métallique à moitié noircie rappelle combien les progrès de la science peuvent être risqués.
Un frisson glacial saisit quiconque marche à l’ombre du funeste monument.
Ce condensateur protoplasmique qui devait maîtriser les secrets de l'éther faillit plonger la ville dans le chaos et trop de spectres rôdent encore dans les environs. Les tramways à vapeur encombrent Fleet street, une livraison tardive bloque la circulation. Peut-être les passagers auraient-ils dus prendre le métropolitain ? Celui-ci jaillit du sous-sol londonien et sa locomotive recrache la fumée qu'elle a emmagasinée, alors qu’elle file sur l’aqueduc d’acier enjambant la Tamise.
La fumée... Le vent de l'est rabat ce brouillard malsain, le smog, venu des usines du East End, des ateliers de la sueur. Les lumières électriques des quais commencent à éclairer le soir. Indifférents au temps, des zombies continuent de battre le pavé, leurs réclames sur le torse et le dos. Ils vantent toutes les richesses du monde dont les docks regorgent. Il y a bien longtemps qu'ici on ne construit plus un seul navire, la capitale n'est plus qu'un ventre engloutissant tout, de l'homme à la matière, de l'émigrant à la balle de coton. La silhouette de la Tour de Londres se découpe à la lueur des lampadaires, alors que la nuit l’habille de son manteau de brume. À ses pieds s'écoule le fleuve, charriant les déchets d'une Angleterre industrielle.
Sur ces eaux douteuses, deux vaisseaux se font face. Le Roi Albert, fleuron de la marine de guerre, et la Nef, ce sinistre bateau d'ébène, comme aspirant toute lumière extérieure, domaine flottant de l'antique Pharaon Noir, résidant indésirable mais inexpugnable. Un seul cab continue son trajet, contourne le quartier des affaires. Il s'enfonce dans Whitechapel, plongé dans l’obscurité des ruelles trop pauvres pour tenir la misère au loin. Son passager doit avoir une tâche importante à accomplir, pour venir se perdre là où il n'y a plus aucun espoir, alors que les tentacules du smog s’immiscent dans les moindres recoins, happant les ténèbres.